L'année scolaire se termine.
Jamais je n'aurai imaginé tout ça. Une année scolaire pareille. Avec autant de rebondissements de toutes sortes, et surtout la découverte d'un nouveau monde... nouveau monde qui va me manquer.

Si je devais trouver quelques mots pour résumer, en substance, j'écrirais ceci :

Horreur :  Je me rappelle encore ce sentiment indicible qui m'avait assaillé les premiers jours de Clis. Ce sentiment de redécouvrir un métier qui n'était pas vraiment le mien, enfin celui que je faisais jusque-là. La rencontre avec des enfants qui vivent des choses que l'on ne souhaiterait à personne, même pas à un adulte. Le fait de me sentir inadaptée à tout ça.

Impuissance : Oui, quelle impuissance devant les crises d'angoisse violentes, les coups et les insultes, les réactions hors normes, l'impossibilité de parler ou de réfléchir comme les autres, les détours pour arriver à des choses si simples qu'un enfant de 3 ans le ferait sans y penser. Mais subir vraiment ?

Découverte : Une classe incluse dans une école et pourtant si différente. Des enfants à connaître et à découvrir. Des handicaps lourds à comprendre et à dépasser au début, des interactions nouvelles et déroutantes. Des collègues indifférents, ou plutôt terrorisés et qui ne savent comment réagir sinon par des sanctions inadaptées...
Et pourtant... oui pourtant ...

Plaisir : De bons mots, des gestes, des moments quasiment tendres, des sourires et des rires, des hurlements de joie, des pirouettes de bonheur, de menus larcins pour rire, du travail et des progrès, des mains saisies alors qu'il n'était pas possible de s'approcher avant, mon prénom répété à l'infini, mes élèves qui courent au-devant de moi depuis l'autre bout de la cour, une larme devant l'annonce de mon départ, une naissance de petit frère tellement attendue, des parents qui s'ouvrent et acceptent de partager une douleur sourde ... je pourrais continuer encore ....

Fatigue : Oui...j'avoue... fatigue extrême ces jours-là parce que course effrénée dans les couloirs pour éviter que l'un se sauve de l'école, que l'autre fasse retentir l'alarme, que le troisième tape ou étrangle le quatrième, que le cinquième avale le pot de colle ou de peinture en entier, et ainsi de suite. Fatigue par manque d'expérience et d'organisation au début. Fatigue pour cause d'accident et d'opération aussi. Fatigue physique mais pas morale !

Ma petite Clis 1 (handicap mental) est composée de :
Benoît, qui est atteint d'une psychose juvénile grave.
Nolween, qui est atteinte du syndrôme de Down (trisomique).
Amalia, qui est une ancienne grande prématurée avec séquelles mentales et psycho-motrices.
Julien, qui est un atteint de retard mental avec troubles complexes du langage.
Ivan, qui est autiste et réfugié somalien.
Et Arnaud, qui a quitté la classe en janvier après l'accident, et qui avait des troubles très graves du comportement.
6 élèves, aussi bruyants et remuants que 30 autres...

Pendant une année scolaire, j'ai vécu avec ces enfants. J'ai appris à les connaître, à les apprécier, à connaître leurs petites habitudes et leurs petits travers, à les aimer. Oui je n'ai pas peur de le dire, et je sais que certains diront qu'il ne faut pas s'attacher aux élèves. Peu m'importe. La démarche de rencontre de ces enfants n'est pas anodine. On y laisse forcément des plumes. Ces plumes ne me manqueront pas. C'est un peu de moi que je leur ai donné. Et je suis contente de l'avoir fait. Malgré tous les problèmes que j'ai rencontré sur la route.

Pour terminer, quelques mots de mes loustics que je veux garder en souvenir et qui me font rire rien qu'à les écrire :
Benoît : " Dis donc maîtresse, tu pues des pieds aujourd'hui ?"
Nolween : " Mon petit frère, il est né, il s'appelle ... il s'appelle .... ze sais plus...mais il a un zizi !"
Amalia : " Maîtresse, t'es trop fashion toi, t'es millionnaire ou quoi ?"
Julien : " Tasse-moi le caille-trayon, maikresse !"
Ivan : " Mardi maîtresse Naturella piscine, Ivan content content !"

Encore quelques jours et il me faudra les quitter. Avec une petite larme au coin de l'oeil et le sourire de les voir cavaler sur la route de la vie.
Retour à l'accueil