Mercredi 15 octobre :

La femme est assise devant moi, derrière un bureau sans âme. Elle semble gênée, me propose de m'asseoir. Ce que je fais. Elle évite mon regard, triture des trombones, puis pose ses mains sur un dossier. Mes yeux s'arrêtent sur la pochette cartonnée racornie aux coins. Sur le devant s'étale mon patronyme. C'est mon dossier.

Ce dossier qui me cause tant de soucis depuis bientôt trois ans. Ce dossier perdu puis retrouvé, honni et précieux à la fois. Ce dossier qui pourtant ne dit rien de la douleur, de la détresse et des tourments par lesquels je suis passée.
Ces liasses de papiers qui retracent en quelques dépositions toute cette histoire, depuis la plainte jusqu'à aujourd'hui. Toutes ces paroles déposées officiellement et qui pourtant m'accablent. Enfin, non. Elles accablent une personne qui n'est pas moi, une personne que je ne reconnais pas. Ce sont des insultes et des calomnies faciles à proférer. Ces mots horribles resteront dans ce dossier pour toujours. Et comme à chaque fois, toutes les personnes qui le lisent me regardent avec ces yeux du doute. C'est insoutenable.

La femme prend la parole pour me demander comment je me sens. Comme d'habitude, c'est la colère qui m'envahit, et je reconnais aussi cette tristesse qui revient se couler dans mes veines. C'est invariable. Non je ne me sens pas au mieux de ma forme, quand je dois aller au tribunal pour parler encore et encore de tout ça.
Elle ne m'écoute pas vraiment, je le sens. Elle attend bizarrement que je me taise. que ma colère s'épuise. Alors je me tais.

Elle me dit enfin pourquoi je suis là aujourd'hui : La plainte est classée sans suite.
Voilà. C'est tout.Calmement.
Elle me regarde fondre en larmes. Avec un air de ne rien pouvoir y faire.
Non madame, vous ne pouvez rien y faire, vous.
C'est juste cette drôle de justice qui donne raison aux agresseurs qui me fait pleurer.
C'est toute la souffrance  endurée et la fatigue de la bataille qui me fait pleurer.
C'est ma féminité qui en prend un coup qui me fait pleurer.
C'est l'espoir qu'il me restait encore et qui s'effondre brutalement  qui me fait pleurer.

Après quelques mots, elle me sert la main et m'invite à sortir. Retour à l'envoyeur. Les larmes coulent librement, il me faut les laisser sortir. Je reprendrai la bataille plus tard. Pour le moment, j'ai juste envie de m'appitoyer un peu sur moi-même.

Lundi 20 octobre :
Voilà vous savez.
Bizarrement, je me sens comme libérée d'un poids et je reprends dès aujourd'hui la bataille. Parce que je veux pouvoir me dire que je suis allée jusqu'au bout de mes forces pour me défendre.
Juste un mot avant de terminer ce post libérateur, à toutes les femmes comme moi qui ont osé aller jsuqu'au bout de la démarche, même si on ne vous a pas crues, et qu'on vous a traînées dans la boue, comme ça  a été mon cas : nous avons en nous une force immense que beaucoup pourraient bien nous envier. Qu'on se le dise.
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