Le soleil se fait timide, les nuages défilent vite. Le fond de l'air est frais, il est encore tôt.
Nous avons rendez-vous devant les grilles. Devant nous s'égrennent les familles venues visiter un parent.
La pièce d'accueil se remplit à vue d'œil. Il nous faudra attendre notre tour.
Notre guide est enfin là, il nous donne les dernières recommandations puis nous entrons. La nuit a été mauvaise. J'ai eu des visions de portes, de clés et de visages vides apeurés. Pourtant cette angoisse m'a quittée. A cet instant, je ne ressens pas de crainte, mais plutôt de la curiosité.
On nous demande nos cartes d'identité. On nous les rendra au retour. Nous passons dans la salle d'accueil puis dans le sas de contrôle. Sous le portique métallique, mon passage allume les lumières rouges et une sonnerie stridente retentit. Le gardien me demande de retirer mes chaussures. Je repasse de nouveau sous le portique. Et rebelote ! Cette fois, on me demande de retirer ma ceinture. Enfin, je peux passer, non sans laisser là mon portable : ils sont totalement interdits dans l'établissement. Nous sommes douze, en chaussettes, et tenant nos pantalons, dans le sas d'une prison française... La situation est tellement étrange !
Nous quittons le sas, et commence alors la valse des portes, des grilles et des trousseaux de clés. La prison est à ciel ouvert, pas de couloir sombre, pas de grille à lourds barreaux, mais plutôt une sorte de grillage solide et extrêmement haut. L'espace reste entier, le ciel est visible, pas de sentiment d'oppression. Puis nous commençons à rencontrer les premiers détenus. Ils nous dévisagent, tant de femmes dans une prison d'homme ! La plupart d'entre eux n'en ont pas tenu dans leurs bras depuis des dizaines d'années... Les consignes sont de rester groupés et de ne pas nous éloigner de notre guide. Pourtant, je ne ressens pas d'inquiétude. Les détenus nous saluent très poliment et pour certains même nous sourient. Nous passons par une cour gigantesque, très gazonnée. Des espaces sont délimités par des grillages hauts, de couleur verte.  A l'intérieur, certains jouent à la pétanque, d'autres jardinent dans un immense potager, d'autres encore se promènent bras dessous bras dessus, riant et jouant de leurs muscles. Ils se retournent sur notre passage.
Enfin nous rejoignons l'école, lieu où nous avons rendez-vous avec cinq détenus pour enregistrer un disque. Cela fait des semaines que nous travaillons en préparation de cette expérience. Nous avons répété les chants ensemble, ils ont fait la même chose de leur côté. C'est notre première rencontre, deux autres sont prévues dans le mois qui vient.
Nous entrons dans l'école. Les salles de classe ressemblent à des classes normales, affichages au mur de conjugaison ou de maths, un peu d'anglais, une salle d'informatique sans internet, des affichages divers, pourtant la différence est visible : d'énormes serrures bleues envahissent chaque porte.
La plus grande salle a été organisée et décorée pour notre venue : projecteurs, caméra, sièges, pupitres, régie son. Tout est prêt pour l'enregistrement.
Et ils sont là, nos cinq partenaires. Tous très différents physiquement. L'un est petit et moustachu, l'autre est grand et musclé avec des cheveux longs, un troisième est tout jeune. Ils sentent le savon et les cheveux ont été brossés. Ils ont des chemises propres et sont empruntés comme des enfants endimanchés...
La première chose qui me vient à l'esprit, c'est que rien ne les différencie de nous. Ce papy, à côté de moi, pourrait être le grand-père de mes enfants. Il a l'accent chantant du sud de la France et le sourire assez franc. Mais la vigilance est de mise. Ce ne sont pas de petits délinquants. Nous ne savons pas grand-chose de leurs condamnation, nous savons juste qu'ils sont là pour des peines de très longue durée. Le plus jeune est là pour 30 ans. Certains ont assassiné ou violé...
Pour l'heure, cela ne nous intéresse pas. Nous venons partager la passion du chant avec eux. Un journaliste est entré avec nous. Il prend des photos, nous interwieve. Des sourires timides arrivent, les langues se délient un peu. Le contact s'établit. Nous chantons ensemble. Les regards se croisent.
A la pause, nous discutons en partageant les gâteaux que nous avons amenés. Ils nous racontent leur vie dans cette prison où les cellules sont ouvertes huit heures par jour, et où la circulation des détenus est libre quoiqu'étroitement surveillée. Ils évoquent avec fierté les cours d'arts plastiques et les séances d'échecs, les expositions, les permissions, les familles qui sont loin, les légumes de leur potager, les études qu'ils ont reprises, les amitiés qu'ils se sont faites, leurs espoirs pour la sortie.
L'émotion est palpable chez un détenu, est c'est avec des larmes qu'il nous met en garde. Il est heureux de voir que nous ne le jugeons pas pourtant ,comme il dit, le dérapage hors des lois de la société est rapide. L'instant d'avant, on est un citoyen normal, puis le lendemain, on fait LA bêtise qui vous emmène droit en prison sans passer par la case départ.
Il est 11h30, déjà les détenus doivent nous quitter pour rejoindre leurs cellules : ils mangent isolément et enfermés. On se dit au revoir et on se promet de se revoir dans 15 jours. Nous sortons, sans escorte, et repassons pas la cour gazonnée. Nous croisons d'autres détenus qui nous saluent, c'est irréel, tellement loin de ce que nous imaginions. Nous passons par les même grilles, les "clang" des serrures électriques retentissent. Nous reprenons nos téléphones et nos cartes d'identité. En quelques minutes, nous sommes "dehors", nous reprenons pied dans notre réalité. Devant nous, les familles ont quitté les parloirs, de tout petits enfants, des mères, des pères, habitués à ces rencontres hebdomadaires...
L'expérience a été forte.
Je sais que cette prison est particulière, que toutes les conditions de vie en milieu carcéral ne sont pas à la même hauteur que celle de cette prison. Pourtant, je ne suis pas émue. Je n'oublie pas que ce sont des condamnés. Je n'oublie pas qu'ils payent leur dû à la société.
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